Camille

Création 2018

© erik damiano / lepetitcowboy.com

Retrouvez ici le Teaser

Avec Juliana Béjaud et David Malan

Texte et mise en scène David Malan

Pourquoi parler de romance aujourd’hui ?

D’une part, pour embrasser le stigmate girly lié à la romance : la romance renvoyant à des littératures dénigrées, dites “féminines” allant des “romans de gare” à la littérature de “développement personnel”. Sans doute, ces littératures sont-elles souvent simplistes et archétypales ; néanmoins, les questions qu’elles posent ne peuvent pas être dénigrées : quête d’épanouissement personnel, quête de rapport à l’autre pacifié, quête d’indépendance de l’individu, constat de solitude…

D’autre part, pour mettre de la légèreté, du ludique dans la banalité des drames amoureux. La scène est alors propice à l’expérimentation de cette mise en scène de soi. Elle permet de mettre du jeu, de tenter des décalages, de jouer avec ses aspirations amoureuses, de les tester, d’aller vers l’expérimentation trouble des utopies du sujet, de ses fantasmes et chagrins amoureux.

 

 Il y n’aura pas d’histoire, c’est une enquête

Le spectacle avance au rythme de l’enquête avec son exposition, ses avancées, avec ses suspens, ses errances, son passage au bar et sa conclusion. Nous sommes deux sur scène. Juliana  introduit : “Est-ce que je suis trop romantique ? ”. Voilà l’objet de l’enquête. Le personnage s’arrête dans sa quête amoureuse pour savoir ce qu’il en est. En quoi est-elle romantique ? Où est le problème ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Quel est son lien à Hugo, Dumas, Goethe, Musset, Sand, ou Byron ? Souffre-t-elle d’une forme de désuétude ? Si oui, peut-elle parler au passé simple ?  Les personnages s’interviewent, c’est le début de l’analyse et le début du récit de soi à la fois autobiographique et autofictionnel.

Nous aimons le théâtre anthropologique. Passés à la moulinette du GdRA, nous voulons mêler à ce théâtre anthropologique de la fiction pour valoriser les allers-retours entre la sociologie et le théâtre dont découlent nos jeux entre personne et personnage, entre récit de vie et autofiction, pour s’amuser de la mise en scène de l’individu dans son petit cinéma intérieur de la romance (J-C. Kaufmann).

Nous utilisons des outils de la méthode d’enquête sociologique : paroles de conférencier, situation d’interview, nous nous interviewons ; nos personnages romantiques se mettent en scène dans leur quotidien amoureux : confidences, strip-tease décalé, correspondance amoureuse, journal intime.

C’est un travail sur les esthétiques de la mise en scène de soi, ces endroits de narcissisme, de construction individuelle, de travestissement, et ces esthétiques de l’intime : le strip-tease devient un strip-tease d’omoplates. Nous aimons PJ Harvey ; nous mettons sa musique à fond parce que l’aspect romantique du rock nous permet de jouer du karaoké et de la danse de soirée ; de tout ce que permet le rock comme mise en scène de soi.

 

Nos ex-amoureux s’appellent tous et toutes Camille

 Nous dialoguons avec des sociologues spécialistes du couple : répétons-nous la même histoire de personne en personne ? Sommes-nous addicts ? Au plateau, nos ex s’appellent toutes et tous Camille. Nous rejouons nos scènes de séparation, en boucle, soutenus par la musique de PJ Harvey et la complaisance du rock dans la mélancolie et le tragique.

Venons-en à David. David a eu aussi des ex, des Camille. Il se pose la même question : est-il  trop romantique ? Il lit, se compare à ce que disent les sociologues contemporains de l’individu. Des sociologues comme Jean-Claude Kaufmann, Serge Chaumier, Anthony Giddens, Eva Illouz témoignent : les individus en couple sont pris par une tension entre se réaliser dans un processus d’autonomisation et la nécessité de vivre à deux. De là, deux problèmes.

D’abord, comment être à la fois individu autonome et amoureux fusionnel ? La quête d’autonomie du sujet rentre en tension avec l’amour romantique (comportement addictif, oubli de soi). Nous évoluons parfois avec des vieilles représentations amoureuses romantiques et non-modernes, loin de nos pratiques conjugales. C’est sur cet écart que nous travaillerons, sur ces jeux d’allers-retours entre les idéologies amoureuses, leurs récits et nos pratiques.

Deuxième problème : s’oublier dans le couple soulage l’individu autonome (importance du care, et nécessité de mettre en pause sa réflexivité permanente). En effet, il existe un grand soulagement du sujet à s’oublier dans l’espace conjugal, un soulagement à se construire un monde à deux, son propre univers romantique à deux, un monde idéalement dominé par les valeurs de bienveillance, de tendresse, d’affection, de sentiment, de soutien, pour se créer un monde aux valeurs opposées à celles vécues sur le marché du travail.

Imaginez notre bonheur devant ces lectures. Le but de la pièce est de faire de ces sociologies de l’amour une matière scénique.  Nous voulons mettre de la pensée sur scène, un personnage en prise avec sa réflexion. Nos personnages, témoignant aussi comme des intellectuels, des spécialistes du récit de leur deuil amoureux.

 

Conclusion de l’enquête

L’enquête se finira comme elle doit se finir, dans la bière et la sociologie, dans un dénouement  alcoolisé, où l’on discute avec ces sociologies à la manière de Christophe Rulhes dans Lenga, qui copiait lui-même Edouard Levé dans Suicide, qui copiait Pérec dans L’Homme qui dort.

Comment nous saisissons-nous de la romance dans notre quotidien ? Comment cela crée du rêve ou l’espoir d’amélioration ? Comment nous complaisons-nous dans des niaiseries qui nous coupent de la réalité ? Comment s’empare-t-on de scénarios déjà écrits pour se raconter une histoire, une histoire que l’on écrit alors soi-même, que l’on invente à deux, une romance qui existe en même temps qu’on la rêve ?

         Voilà notre sujet : le petit cinéma intérieur de la romance, est-il féminin niaiseux, chronophage et à brûler ? Est-il obsolète, antiféministe et à réinventer ? À valoriser, à critiquer ou à oublier ?

 

© erik damiano / lepetitcowboy.com

Extrait Récit Camille 3

David – “Ensuite, et c’est con parce que je sais plus si c’est un rêve ou pas, mais j’étais au volant, non c’est Camille qui conduisait, je lui dis : “Camille, il faut faire attention à bien finir notre histoire, on va rompre, on a une semaine devant nous, il faut bien faire les choses c’est important.”

Camille souriait, changea de sujet gêné-e, mais joua le jeu, je veux dire, m’accompagna dans la défaite de cette amour là.

Deuxième effeuillage David.

C’était le début de notre relation, on n’était pas ensemble, on ne put pas être ensemble, parce que… elle fut impossible notre histoire parce que…

Nous ne nous apitoyâmes pas, nous nous amusions, nous nous draguâmes quoi, c’était le début : nous dîmes : “On va faire une scène de séparation”, nous la fîmes, à fond parce que c’était  douloureux.  Nous vivions un truc!

Puis, comme nous nous arrêtâmes, nous avions sorti à boire et mîmes la musique à fond. Nous dansions, augmentâmes la musique encore et reprîmes la danse de plus belle, Camille dansant toujours aussi mal, mais on s’en fout, c’est la façon dont son corps possède tout qui compte…

Je veux dire un corps qui prend les choses d’une façon, qui prend ma bouche pareil, toute sensualité conservée, mais qui déchire l’espace dès qu’il veut se saisir d’un verre, qui danse pareil dans cette soif de ne pas se maintenir dans des limites physiques convenues.

Et nous nous embrassâmes pour la dernière fois, mais c’était la première fois, avant de faire l’amour pour la dernière fois mais c’était la première fois, à se dire “Je t’aime peut-être” et pleurer, et tout, à avoir les larmes et la transpi, la totale quoi.

Enfin, je dis : “ Camille là, là c’est pas normal là, je peux pas être là, là et puis plus là le lendemain, et nous être là comme ça , nous comporter comme ça! Camille!”

Qui répondit “Profite” et je dis “ Ta gueule!” et nous nous chamaillâmes.

Alors, je mordis Camille qui me saoulait comme à chaque fois que voilà c’était trop près…

L’autre là, avait mis deux doigts dans ma bouche, je les lui mordis. Son regard alors de Camille purée avec ce regard de Camille, disant en regardant la marque de mes dents qui laissèrent une trace de sang comme un anneau sur ses doigts : « Tu m’as fait une alliance! Tu m’as fait une alliance! »…

©  erik damiano/ lepetitcowboy.com
© erik damiano/ lepetitcowboy.com

Inscrivez-vous à la newsletter